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Génération Startup : quelle déclinaison au féminin ?

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Viviane de Beaufort, professeure de l’ESSEC fortement engagée sur la mixité, s’intéresse aux startuppeuses de la GENY dans son ouvrage Génération #startuppeuse ou la nouvelle ère, qui vient de paraître chez Eyrolles. Voici ses constats en exclusivité, émaillés du témoignage de sa fille Marine de Beaufort, jeune entrepreneuse parfaitement représentative de sa classe d’âge.

La spécificité de l’entrepreneuriat au féminin semble actée depuis plusieurs années. Réalités et stéréotypes de genre se retrouvent au-delà des différences de contexte socio-économique et réglementaire et dépassent largement les frontières françaises1 pour se déployer en Europe, même si le constat est plus nuancé dans les pays anglo-saxons. Une situation installée donc, avec certes de très belles réussites à saluer,  mais un développement limité par rapport au potentiel. La faute au système qui promeut invariablement l’image d’un entrepreneur masculin, au point de faire douter dissuader les femmes de se lancer, et à des freins internes, que je nomme freins moteurs, comme une certaine aversion au risque, ainsi qu’un complexe de l’imposteur poussant à toujours « surprouver » ses capacités, quitte à s’épuiser à la tâche, voire à tout bonnement renoncer. Sans oublier des freins objectifs tels que le manque de moyens, les femmes ayant moins de patrimoine personnel2 et commençant en moyenne leur projet avec une réserve de 4 000 €. Autant de facteurs expliquant que malgré un désir d’entreprendre équivalent à celui des hommes, l’essai n’est transformé qu’à 30% seulement en moyenne.

Un pourcentage qui cache une forêt. Les derniers chiffres de l’INSEE évoquent 190 000 femmes sur un total de 770 000 dirigeants d’entreprises comprenant au moins une autre personne. Par ailleurs, 40 % des femmes développent leur activité avec un statut d’autoentrepreneur (ce qui peut être un bon moyen pour débuter, mais en visant une évolution rapide), 37 %  avec un statut d’individuel et seulement 25 % avec un statut de gérant de SARL. Pour les sociétés de capitaux (SA, SAS, Coop, SNC…) de 50 personnes et plus, on tombe à 14 % de dirigeantes. Un phénomène si prononcé que la France, qui a pourtant beaucoup progressé en la matière et obtient la 16ème position sur 142 pays dans le Gender Gap Report, ne se place plus qu’au 57ème rang quant à la place des femmes dans l’économie !

Le changement, c’est maintenant ?

La GENY, dite génération start-up, pourrait bien changer la donne. D’abord parce que ses représentants, homme ou femme, adoptent des comportements bien à eux, en rupture avec leurs prédécesseurs.

Tous insèrent plus facilement leur projet d’entreprise dans leur vie – car ils ont cessé de dissocier radicalement vie professionnelle et vie personnelle. Marine de Beaufort témoigne : « Je bosse beaucoup mais quand je veux. J’adapte mon emploi du temps à celui de mon couple. On contractualise tous les deux. » Cela implique parfois de faire évoluer son idée pour des raisons qui ne tiennent pas au business – par exemple, en partant en province, « afin de bénéficier de meilleures conditions de vie tout en créant une communauté autour de mon projet plus facilement qu’à Paris où ça bourdonne, mais où les liens s’avèrent plus difficiles à nouer. » De fait, avec le web (et le TGV), la présence dans la capitale, centre d’affaires, n’est plus un prérequis. Les entrepreneurs peuvent privilégier l’insertion dans un écosystème à taille humaine et prioriser la qualité de vie.

Parfois, ils partent même loin, tenter leur chance sur des terres qui ont encore le goût de l’aventure. Car ils sont voyageurs, issus de la génération Erasmus Mundus, hyper connectés, citoyens du monde – et aussi lucides que critiques sur leur pays. « La France et la culture entrepreneuriale, ça fait deux. Certes, au démarrage, il y a de nombreuses possibilités, des aides, du support, mais le cadre réglementaire est étouffant. » Nos jeunes talents préfèrent parfois s’exiler, seuls ou en couple la plupart du temps, voire en tribu – le Kenya, le Brésil ou encore le Québec abritent ainsi de véritables microcosmes de startups françaises.

Mais la plus grosse rupture, c’est que ces profils et ces comportements concernent autant les hommes que les femmes de la GENY. Est-ce à dire que le genre n’influe plus sur la manière d’aborder l’entrepreneuriat ? Le fait est, du moins, que les jeunes entrepreneuses se distinguent de celles qui les ont précédées. 

Du complexe de la perfection à la valorisation des points forts

Les femmes de la GENY n’ont pas les complexes de leurs aînées : elles ne nourrissent pas d’à-priori genré sur l’entrepreneuriat et ne sont pas atteintes du syndrome de la bonne élève. « Il faut cesser de vouloir tout faire et tout savoir ! Connaître ses forces et ses limites, ne pas se focaliser sur ce qui ne va pas exclusivement. Un peu de légèreté limite le risque de noyade ! » Un changement d’approche radical par rapport au poids terrible subi par les précédentes générations d’entrepreneures : certaines se sont rendu malades à force de viser la perfection en tous points, d’autres ont tout bonnement échoué. La GENY sait mieux se fixer des priorités et y consacrer toutes ses forces vives. « J’ai appris à lâcher : on ne peut pas tout savoir – encore moins de nos jours où tout va si vite ! Les trous ? Ça se comble. L’objectif, c’est de comprendre le spécialiste, pas de se substituer à lui. Par exemple, j’ai suivi un MOOC pour acquérir des bases en codage. Ça me suffit pour donner des indications au développeur et suivre les missions que je lui confie. »

Sans oublier le réflexe du réseau. Confrontées à une question juridique ou à un problème technique, les femmes de la GENY, contrairement à leurs aînées, ne ressentent aucune gêne à lancer des appels publics. « Quand j’hésite, je teste mon idée sur ma page Facebook. Il en ressort toujours quelque chose. Je ne vois vraiment pas pourquoi je me priverai de cette ressource, sous prétexte que ça indique que je n’ai pas toutes les réponses. Et puis je contribue à mon tour. C’est du partage à valeur ajoutée que la génération de ma mère a trop peu l’habitude de pratiquer. » Quelle différence effectivement avec les entrepreneuses de la GEN X qui, avec le recul, reconnaissent souvent être restées trop seules et avoir souffert de cet isolement !

De la culture du partage à l’esprit collaboratif

Les entrepreneuses de la GENY ne se contentent pas de partager leurs doutes ; elles la jouent résolument collectif. Équipes de hackathons, meet up, recherche d’accompagnement… Elles prennent allègrement part au mouvement collaboratif, comme leurs homologues masculins du même âge. Elles sont d’ailleurs nombreuses à s’associer avec des hommes – autre signe de la progression de la mixité dans l’entrepreneuriat. Il s’agit alors pour elles d’un acte majeur, qui va bien au-delà d’un calcul stratégique ou financier. « La complémentarité des profils ? Oui. Plus de sous sur le compte courant ?  Peut-être. Mais le plus important, c’est d’avoir des valeurs communes et de poursuivre les mêmes objectifs. C’est la condition pour que la collaboration dure. »

Une logique qui trouve son prolongement lors de la phase de développement, quand des salariés rejoignent l’équipe. Souvent, les entrepreneuses de la GENY prévoient un système d’intéressement aux bénéfices. « C’est normal et équitable. Manager, c’est partager ! Les structures verticales ?  Comme consultante, j’en ai soupé ! » Cette culture sociale est assez rare dans les générations précédentes, même si elle était déjà plus répandue dans les projets portés par des femmes. Pour la GENY, c’est, sinon un réflexe, du moins une étape normale, pour les garçons comme pour les filles. Ces dernières se démarquent peut-être seulement, encore aujourd’hui, par une plus grande capacité d’écoute, et par une moindre difficulté à accueillir des avis extérieurs sur leur projet avant de prendre une décision.

 

2017 01 26 Génération startup quelle déclinaison au féminin, Viviane de Beaufort 1 © Peoplecreations : Freepik.jpgDesigned by Peoplecreations / Freepik

 

De l’ombre à la lumière

Les entrepreneuses de l’ancien modèle ont trop souvent eu du mal à s’exposer. Aujourd’hui, les startuppeuses n’hésitent plus à faire de leur personne l’emblème de leur projet. Elles pitchent, enregistrent des vidéos, interviennent dans des débats et des conférences, participent à des salons (Be a Boss, Salon de la micro, Salon des entrepreneurs, BIG de BPI…), cartes de visite en main et sourire aux lèvres en dépit du trac… Elles ont parfaitement saisi que le meilleur moyen de vendre leur projet est de séduire. Et elles ont un sens inné du réseau – IRL et virtuel. « Élargir mon cercle fait partie de ma to do quotidienne. C’est une caisse de résonance essentielle qui m’aide à faire avancer mon projet. Sans oublier que les membres de ce cercle seront potentiellement mes premiers clients, voire, pour certains, mes premiers investisseurs. Je dois donc veiller à ma réputation, et me créer une image en ligne cohérente avec mon concept comme avec ma personnalité. Je suis ce que je crée et je crée ce que je suis ! Ma marque, c’est d’abord moi. C’est pour ça que j’ai une page Facebook et un compte Twitter en sus de ma page pro, et que j’ai alimenté un blog (blogvoyagir.fr) bien avant de lancer mon site web (www.voyagir.com). Sans oublier Pinterest, où mes posts mêlent sujets liés au tourisme durable, dans lequel s’inscrit mon projet Voy’Agir, et éléments plus personnels, montrant qui je suis en tant qu’individu. »

Financement : passage à l’échelle supérieure

De nombreuses études ont longtemps fait état de freins moteurs significatifs sur le rapport à l’argent, entravant l’accès aux financements3, avec des entrepreneuses qui hésitaient à demander 4 000 euros au banquier. Mais les nouvelles startuppeuses assument plus sereinement le risque financier4, qui pour elles fait simplement partie du jeu5, savent mieux anticiper et évaluer leurs besoins, et maîtrisent parfaitement les différentes techniques et solutions de financement actuelles. Faut-il préciser que pour elles qui ont vu l’explosion des banques en ligne, l’emprunt n’est pas la ressource réflexe ? Elles candidatent à des concours, demandent des subventions et font largement appel au crowfunding, devenu un élément clé de toute stratégie de développement – et pas seulement d’un point de vue budgétaire. « J’envisage (évidemment) de recourir à une plate-forme de prêts ou d’apports, voire les deux. J’analyse les sites un à un pour trouver le plus adapté à mes besoins. Je préfère demander de l’argent à des gens qui croient en mon projet plutôt qu’à une banque. »

Les entrepreneuses de la GENY voient grand et se projettent à 3 ou 5 ans – ce qui, là aussi, les différencie de leurs aînées et les rapproche des hommes. Dans leur projet comme dans leur mode de fonctionnement, tout est affaire d’affinités et de communauté. Cette génération semble se positionner aux antipodes de la désintermédiation, au sens générique du terme. Alors même qu’elles sont filles d’Internet, ou peut-être à cause de cela, les startuppeuses d’aujourd’hui veulent des liens plus directs, les recréent. Elles rejoignent des associations et des réseaux  (jeunes chambres économiques, groupes LinkedIn…), recherchent le soutien de mentors, échangent des tuyaux, services et compétences.

Une génération gagnante

Si les entrepreneuses de la GENY échouent ou se lassent de leur projet – car elles sont zappeuses, sans doute leur point faible – elles rebondissent, recréent ou repartent dans une autre direction. Car il n’y a pas d’échec, excepté si l’on ne tente rien. Bref, elles cassent les codes ! Et la bonne nouvelle, là encore, c’est que ces caractéristiques sont dans une large mesure partagées par les hommes qui construisent avec elles les entreprises de demain.  

 

À propos de Viviane de Beaufort

Viviane de Beaufort est professeure et co-directrice du Centre Européen de Droit et d’Économie (CEDE) de l’ESSEC. Engagée de longue date auprès des réseaux féminins, elle a fondé les programmes Entreprendre au Féminin, Women Be European Board Ready et Femmes et Talents et mène de nombreux travaux sur les questions de genre.

 

Extrait d'un article paru dans le n°115 de Reflets ESSEC Magazine. Pour s'abonner, cliquer ici

 

1. Étude La création d’entreprise au féminin en Europe – Éléments comparatifs, Centre de recherches de l’ESSEC, Working Paper 105, mai 2011
2. Qualitique n°245, septembre 2013
3. Créatrices et relation au financement en France, Viviane de Beaufort, Qualitique n°243, septembre 2013 ; Think Tank Women & Money, C. Hirsch, U.Lehmann, G.Feger-Gunge, C.Albert & D.Allen, European PWN
4. Rémunération, financement de leur entreprise… les femmes sont plus inhibées que les hommes, Viviane de Beaufort, Havard Business Review France, 30 janvier 2014
5. Enquête sur l’échec entrepreneurial : un tabou à lever, Claire Bauchart, Business O Féminin, 26 janvier 2014

 

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