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Louis Meunier (E02), réalisateur : « On m’a pris pour un fou d’aller tourner un film en Afghanistan »

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Ne manquez pas la sortie en salles, le 6 février, de Kabullywood. Dans ce film plein d’espoir, Louis Meunier (E02) mêle fiction et réalité pour tenter d’imaginer un autre Afghanistan. Et livre un témoignage poignant sur la situation du pays au bout de 17 ans de guerre.

ESSEC Alumni : Pouvez-vous nous résumer votre parcours ?

Louis Meunier : Je suis parti vivre en Afghanistan dès ma sortie de l’ESSEC en 2001. J’ai passé une dizaine d’années dans ce pays, entrecoupées de quelques aller-retours en France ; après avoir travaillé pour des ONGs, j’ai créé à Kaboul en 2007 une société de production audiovisuelle. Depuis, je réalise des films pour la télévision et le cinéma, et des campagnes de communication dans les pays en crise.

EA : Comment êtes-vous passé de l’humanitaire à la production et à la réalisation de films ?

L. Meunier : À l’époque numérique, l’information est devenue un besoin vital. J’utilise la communication vidéo comme un outil humanitaire, un moyen de développement – pour expliquer comment se soigner, enregistrer ses enfants à l’école, obtenir un permis de travail…

EA : Le fait d’être passé par une école de commerce vous aide-t-il dans votre travail ?

L. Meunier : La production d’un film ressemble beaucoup à la création d’une société : il faut définir un produit en écrivant une histoire, trouver des financements, réunir des équipes, enrober le tout de marketing pour susciter l’envie d’un public… Les leçons apprises sur les bancs de l’ESSEC m’ont beaucoup servi !

EA : Que raconte Kabullywood ?

L. Meunier : Kabullywood raconte les aventures de quatre étudiants qui décident d’accomplir un projet audacieux : rénover un cinéma abandonné qui a miraculeusement survécu à 30 ans de guerre. Ils vont au bout de leur rêve pour accomplir un acte de résistance contre le fondamentalisme des talibans mais n’en sortent pas indemnes…

EA : Vous avez travaillé avec des Afghans sur ce film. Comment cette collaboration s’est-elle passée ?

L. Meunier : Le projet a été mené en collaboration avec des artistes afghans de toutes les disciplines et avec le soutien d’Afghan Films, la société de production étatique. Mais mon premier partenaire était le théâtre Aftaab, formation de 14 comédiens afghans créée à l’initiative de la metteuse en scène Ariane Mnouchkine lors d’un séjour à Kaboul en 2005. Issus de toutes les ethnies qui composent l’Afghanistan, ces comédiens sont à la fois la voix de l’Afghanistan contemporain et l’incarnation d’une jeunesse afghane ouverte sur le monde. Ce sont eux qui ont tenu les rôles principaux dans Kabullywood. Ils ont participé à l’écriture des scènes et des dialogues et ont apporté au film leur énergie, leurs visions du pays, leurs rêves, leurs révoltes…

EA : La barrière culturelle et linguistique a-t-elle posé problème ?

L. Meunier : J’ai la chance de parler le dari, la version afghane du persan. Cela m’a beaucoup aidé.

EA : Quel message souhaitez-vous faire passer avec ce film ?

L. Meunier : Parti au départ pour six mois, je suis resté dix ans en Afghanistan. Comme les Afghans autour de moi, j’ai été optimiste, puis j’ai assisté, tristement, à la détérioration progressive de la situation. Avec Kabullywood, j’ai voulu témoigner de cette parenthèse pleine d’espoirs et porter un message : quand la religion est utilisée comme prétexte pour s’attaquer à la liberté d’expression et faire table rase du passé, c’est toute la société qui est en danger. J’ai voulu aussi montrer un visage méconnu de l’Afghanistan, loin de la trilogie simpliste taliban/opium/burqa, en rendant hommage à la richesse de l’héritage culturel du pays : la musique, la peinture, la poésie et surtout le cinéma, à travers une intrigue pleine d’action et d’énergie, qui s’inspire de l’essence de Kabullywood – le cinéma populaire afghan des années 1970-1980.

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EA : Vous avez mis 5 ans à faire aboutir Kabullywood. Pourquoi tant de temps ?

L. Meunier : On m’a pris pour un fou d’aller tourner un film en Afghanistan. Pour des raisons de sécurité et d’assurance, la plupart des films dont l’action se situe en Afghanistan sont en fait tournés ailleurs. Ici, en parallèle du film, il s’agissait aussi de rénover une salle de cinéma, cela compliquait encore plus les choses. J’ai eu beaucoup de mal à trouver des financements pour une production dont le tournage s’annonçait dangereux et l’équilibre économique très précaire. Ce genre de film d’auteur en langue étrangère touche en effet un public très réduit… Les difficultés se sont fait sentir avant le tournage, mais aussi après, pour terminer la post-production et trouver un distributeur. Mais finalement, le film sort en salles en France, le 6 février 2019. Allez le voir !

EA : Vous l’avez mentionné : ce film s’inscrit dans une démarche plus large, avec pour visée la réhabilitation du plus grand et ancien cinéma de Kaboul. Avez-vous atteint votre objectif ?

L. Meunier : Le décor principal du film est une salle de cinéma à l’abandon qui était autrefois la plus grande et la plus belle de Kaboul – une version afghane du Cinema Paradiso, avec ses projecteurs au charbon, ses fauteuils en velours, son grand balcon, son rideau doré… Nous l’avons rénovée au cours du tournage dans l’espoir d’en faire à nouveau un lieu culturel. Tragiquement, la fiction a rejoint la réalité car les péripéties imaginées dans le film se sont réalisées sur le plateau du tournage : nous avons été menacés par des hommes en armes, notre maison a été criblée de balles, nous avons failli mourir dans un incendie et une partie de l’équipe a été blessée dans un attentat. Pour toutes ces raisons, les portes du cinéma sont malheureusement restées fermées à l’issue de la production. J’ai tout de même tenté d’y organiser une projection de Kabullywood, mais elle a été annulée pour des raisons de sécurité. La situation empire de jour en jour, des attaques ont lieu quotidiennement, le gouvernement de Kaboul ne contrôle plus qu’une partie du pays… Les premières victimes de cette guerre sont les femmes, dont les droits les plus élémentaires sont piétinés. Et puis aussi les artistes, qui prennent des risques à chaque fois qu’ils s’expriment.

EA : Aujourd’hui, existe-t-il malgré tout une création cinématographique afghane ?

L. Meunier : Oui, bien sûr. En 2001, la fin du règne taliban et la présence de troupes étrangères ont bouleversé profondément le mode de vie des Afghans et permis la naissance d’une liberté d’expression nouvelle. Sa manifestation la plus spectaculaire s’est traduite par l’apparition d’une scène artistique jeune et dynamique composée de musiciens, de tagueurs, de comédiens, de danseurs et d’artistes de cirque. Inspirés par le cinéma et la musique indienne, la culture iranienne, les arts de rues et le hip-hop occidental, ils ont créé une identité afghane originale à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident. Exprimant les espoirs de la population afghane avec une sensibilité touchante, ces artistes servent d’exutoire à une société emprise dans des normes conservatrices. Malheureusement, les artistes sont des cibles pour les extrémistes, beaucoup ont dû fuir le pays ; ceux qui sont restés sont exposés à des menaces quotidiennes.

EA : Le fait d’être Occidental – et a fortiori Français – vous a-t-il aidé ou au contraire desservi dans le projet de Kabullywood ?

L. Meunier : À posteriori, je crois que ce projet de film et de centre culturel était une lubie d’Occidental un peu trop naïf sur la situation. Un Afghan aurait fait preuve de plus de clairvoyance ! On prend des risques lorsque l’on habite dans un pays en guerre. J’ai échappé à un enlèvement, des embuscades, des attentats… Aujourd’hui j’ai deux enfants et une vie de famille, je veux m’éloigner un peu de tout cela. Je ne suis pas retourné à Kaboul depuis 2014.

EA : Quels sont vos prochains projets ?

L. Meunier : J’habite désormais avec ma famille en Jordanie, je réalise des campagnes de communication à destination des réfugiés syriens installés dans les pays de la région. J’ai envie de revenir dans les circuits un peu plus classiques de l’entreprise. En attendant, je porte un projet de film documentaire en Iran, dont le tournage est prévu au printemps…

 

Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E10), responsable des contenus ESSEC Alumni

 

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