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Mickaël Berrebi (E13), économiste : « Ce qui m’alerte, c’est le projet sociétal des GAFA »

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Dans L’avenir de notre liberté, ouvrage qu’il a co-écrit avec Jean-Hervé Lorenzi, Mickaël Berrebi (E13) tire la sonnette d’alarme : les nouvelles technologies – et les entreprises qui les développent – font peser de lourdes menaces sur nos libertés fondamentales. Entretien.

ESSEC Alumni : Quelle est la thèse exposée dans votre ouvrage ?

Mickaël Berrebi : On peut dire aujourd’hui que le monde a pris conscience qu’une sortie de crise ne suppose en rien le retour à la croissance exceptionnelle du début des années 2000. Il doit désormais faire face à toutes sortes de nouvelles contraintes, comme par exemple le vieillissement démographique, l’explosion des inégalités, le ralentissement des gains de productivité… Et dans ce monde si perplexe à l’égard des politiques et de leurs capacités à maîtriser la situation économique mondiale, certaines personnes – celles que nous avons appelées les prophètes technologiques – ont réussi à prendre une place et combler un vide laissé par les politiques… Nous sommes arrivés à cette situation incroyable dans laquelle la voix de certains patrons de grandes entreprises technologiques importe désormais plus que celle des politiques, et donc, de la réflexion collective.
Bien sûr, nous sommes des admirateurs de ces innovateurs exceptionnels ! Mais les innovateurs doivent-ils pour autant dessiner les contours des années qui viennent ? Nous ne le pensons pas. Pour nous, il est absolument nécessaire que la réflexion collective reprenne la main. C’est à elle de fixer les règles et de dessiner les limites sur des sujets aussi importants et sensibles que la manipulation génétique, l’exploitation des données privées ou encore l’intelligence artificielle. C’est tout l’objet de ce livre !

EA : Pourquoi craignez-vous que les dirigeants des GAFA prennent le pouvoir sur les politiques et, ce faisant, nous privent de notre liberté ? 

M. Berrebi : Il y a d’abord la concentration d’une certaine puissance. Technologique, en attirant les meilleurs talents dans le monde ; financière ensuite,  en étant capable de racheter n’importe quelle startup par exemple ; et enfin, politique. Le rapport de force entre ces entreprises et les gouvernements est de plus en plus fort, et peut s’illustrer avec des débats tels que celui de l’abus de position dominante ou de l’optimisation fiscale. Mais cela ne représente qu’une partie du sujet... Ce qui nous alerte véritablement, c’est le projet sociétal que proposent les GAFA. Et au fond, on retrouve là un conflit assez traditionnel entre les projets collectifs d’une part et la dictature de la technologie d’autre part. Aujourd’hui, dans les faits, ce sont toujours les Etats qui gouvernent. Mais dans les esprits, les GAFA jouent un rôle de plus en plus décisif dans un monde de plus en plus sceptique à l’égard de leurs classes politiques. Et ces entreprises l’ont bien compris. Il n’y a qu’à écouter les discours de certains patrons qui souhaitent coloniser Mars ou rendre l’homme immortel… Ils imaginent et décrivent, pour nous, un monde qu’ils veulent pour eux.

EA : Quelles seraient les solutions pour contrebalancer et limiter leur puissance ?

M. Berrebi : Plusieurs pistes de réflexion sont décrites dans le livre. Parmi elles, l’une des plus emblématiques concerne la possibilité de démanteler certaines entreprises. Il ne s’agit pas d’appeler à démanteler un Google, un Facebook ou un Amazon pour le simple plaisir de confiner des entreprises parce qu’elles seraient trop envahissantes. En fait, notre propos consiste plutôt à dire que ce n’est pas à des entreprises privées de déterminer les règles de demain, qu’il s’agisse de sujets liés à l’éthique ou à la confidentialité des données par exemple. L’histoire économique a déjà montré dans le passé que les citoyens, en particulier les citoyens américains, ne souhaitent pas se laisser dicter des règles par quelques entreprises privées. La situation actuelle n’a en fait rien d’original ! Souvenons-nous de la puissante Standard Oil de John Rockefeller, divisée en 34 sociétés indépendantes, ou bien, plus récemment, de l’empire des télécommunications AT&T. Et comme le disait si bien le sénateur John Sherman : « Si nous refusons qu’un roi gouverne notre pays, nous ne pouvons accepter qu’un roi gouverne notre production, nos transports ou la vente de nos produits. »

EA : Comment en êtes-vous venu à travailler avec Jean-Hervé Lorenzi sur ce projet ?

M. Berrebi : Ma rencontre avec Jean-Hervé Lorenzi remonte à l’époque où j’étais étudiant. Il y avait eu cette offre de stage sur le site de l’ESSEC... Et depuis, j’ai la chance de pouvoir continuer à travailler à ses côtés ! Cela a d’abord abouti à un livre intitulé Un monde de violences : L’économie mondiale 2015-2030. Ce livre annonçait le ralentissement de l’économie mondiale et décrivait les six grandes contraintes à surmonter pour les quinze ans à venir. Le livre a eu un certain succès, avec plus de 10 000 exemplaires vendus en France, et été traduit en anglais, en coréen et en polonais. Nous avons alors souhaité renouveler notre collaboration. L’idée était de partir d’un débat économique, celui de la stagnation séculaire – qui agite de nombreux économistes depuis 2012 ! – et d’appréhender la problématique du progrès technique sous différents angles : économique bien sûr, mais aussi sociologique, philosophique, historique, etc. C’était le début de notre nouvel ouvrage…

 

Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E11)

 

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